quelques pages d'histoire(s) de Plougrescant

- Le naufrage de la « Marie-Thérèse » le 20 août 1901

Léon Marillier et son épouse

Une imprudence de jeunes gens 

La famille Le Bras était allée passer la journée chez des amis, Mme Huin et ses fils, qui habitent Port-Béni en Pleubian. Après souper, ils décidèrent de rentrer à Tréguier. Les fils Huin proposèrent de les y conduire dans un canot qu’ils avaient loué pour la saison. Ils allèrent trouver Pierre Le Briand, marin retraité et lui dirent d’armer le bateau. Celui-ci fit remarquer que ce retour par bateau, étant donnés le vent, l’heure tardive et la marée, n’était guère prudent, ils insistèrent et Le Briand céda en disant : « si nous buvons la goutte ça ne sera pas ma faute ! ».  C’est donc sur la Marie Thérèse, un vieux bateau jaugeant à peine deux tonneaux, que prirent place dix sept personnes.

Port-Béni

 Fatale fausse manœuvre

 La première partie du voyage s’accomplit sans incident. Poussé par un vent favorable, le bateau filait, remontant l’estuaire du Jaudy, quand, tout à coup, vers vingt heures trente, en face de la baie de l’Enfer, en Plougrescant, à la hauteur de la balise blanche, qui se trouve non loin de l’île Loaven, survint une brusque saute de vent. La voile changea de côté. Au lieu de larguer l’écoute Pierre Le Briand essaya de virer vent arrière. Tous les promeneurs furent projetés du même côté ; cette surcharge, jointe à la manœuvre de Pierre Le Briand fit chavirer le bateau. Ils se retrouvèrent tous à l’eau. Quelques uns essayèrent de se cramponner à la quille du canot mais, sous le poids celui-ci coula à pic, au fond du chenal.

 Affreuse lutte contre la mort 

 Les naufragés essayèrent de lutter, mais du fait du vent et de la marée montante, la mer était forte et le courant violent ; Ils appelèrent au secours, mais il faisait nuit noire et personne ne pouvait les secourir. Mr Léon Marillier parvint à saisir un aviron pendant que les fils Huin, à la nage, gagnaient, l’un une bouée, les deux autres l’île Loaven. Mr Marillier voyant une forme humaine auprès de lui, parvint à la saisir et à l’entrainer : c’était Mlle Jeanne Le Bras. Après avoir lutté pendant plus d’une heure, épuisé, il fut jeté sur un rocher couvert de goëmon et Jeanne Le Bras, un peu plus bas, sur la rive. Pendant ce temps, l’un des fils Huin, accroché à la bouée sur laquelle il s’était réfugié, était parvenu à saisir Mme Guyomarc’h, qui elle-même tenait son enfant dans les bras ; l’autre fils Huin, après avoir gagné l’île Loaven, ne craignait pas de se remettre à l’eau pour atterrir à Beg ar Vilin, en Plougrescant, et aller chercher du secours. Les forces vinrent à manquer au premier, il dit à Mme Guyomarc’h de se soutenir un instant sur le bord de la bouée, pendant qu’il se défaisait de ses vêtements.  Il réussit à ôter son paletot et sa chemise, et à s’attacher, par ce moyen, à la bouée. Mais hélas, épuisée, Mme Guyomarch n’avait pu résister plus longtemps et elle avait disparu ainsi que son enfant. Ce n’est que vers trois heures du matin que des cueilleuses de goëmon entendirent des appels et trouvèrent Léon Marillier. Elles donnèrent l’alarme et ne tardèrent pas à rencontrer les douaniers qui, accompagnés du fils Huin, se mirent à la recherche des naufragés et purent recueillir Léon Marillier, Henri et Robert Huin. 

Les victimes

Dès cette journée du mercredi, les premiers cadavres furent retrouvés et transportés à Tréguier. La mer rejeta les autres corps sur les rivages de Pleubian, Kerbors et Plougrescant durant une dizaine de jours. Anatole Le Braz, nouvellement nommé Maitre de Conférences à la faculté de Lettres de Rennes, arriva à Tréguier le lendemain du drame et y apprit la tragique disparition de huit membres de sa famille :

Nicolas Le Bras (76 ans) son père

Philomène Le Roux (56 ans) sa belle-mère

Jeanne (17 ans), Mathilde (19 ans), Anne-Marie (29 ans) et Joséphine (37 ans)  ses sœurs

Joseph (32 ans) et Guy-Yves (4 ans) Guyomarc’h, ses beau-frère et neveu 

 Les autres disparus sont :

Suzanne Postel épouse Huin (46 ans) et son beau-frère Charles-François Duchesne (61 ans)

Pierre Le Briand (62 ans) marin retraité

Amélie Guillard (30 ans) et Charlotte Guénaire (17 ans) domestiques 

Léon Marillier, après plusieurs semaines d’agonie, inconsolable de la mort de son épouse, décèdera en octobre.

 

tombe famille Le Bras

Les membres de la famille Le Bras sont enterrés au vieux cimetière de Tréguier. 
    récit tiré de divers articles de presse relatant le naufrage 

31 octobre, 2010 à 19:39


Un commentaire pour “- Le naufrage de la « Marie-Thérèse » le 20 août 1901”


  1. entre terre et mer écrit:

    extrait de « Léon Marillier, figure de la psychologie naissante (1862-1901) »
    par Pascal Le Maléfan

    Fin tragique, destin tranché

    Anatole Le Braz a pu écrire de son beau-frère qu’il « accumulait […] mille vies en une seule. C’est peut-être pourquoi la sienne fut si tragiquement inter rompue par les destins jaloux » ([1902], 1994, p. 60).

    Léon Marillier est mort à Paris le 15 octobre 1901, d’une congestion pulmonaire contractée dans un sinistre maritime, survenu le 20 août dans l’estuaire de la rivière le Jaudy près de Tréguier dans les actuelles Côtes-d’Armor. Lors d’une excursion en famille, la barque Marie-Thérèse chavira et treize personnes, sur les dix-sept que contenait le bateau, disparurent presque immédiatement, dont Mme Marillier. Léon Marillier put s’accrocher à un aviron et atteignit une roche voisine, où il passa la nuit, lançant des appels désespérés. Personne ne lui répondit, bien qu’il fût entendu… Anatole Le Braz indique en effet, dans son Introduction à La légende de la mort, préfacée par Marillier en 1892, que les habitants de la côte ont été terrorisés par ces appels continus, croyant qu’il s’agissait des âmes de l’enfer (Le Braz, [1893], 1994, p. 85). Ironie macabre, puisque Léon Marillier avait pu écrire dans sa préface, au sujet des légendes des Bretons d’aujourd’hui, que « les croyances qui ont donné naissance à ces récits, où les acteurs principaux sont les âmes des morts, sont des croyances encore actives et fécondes… » (Ibid., 1994, p. 11).

    Ce n’est qu’au matin qu’il fut ramené à Tréguier, dans un état d’épuisement total. Il devait être transporté à Paris le 12 octobre pour y subir une opération dans une clinique du 18e arrondissement. Il y décéda dans la nuit du 14 au 15. Selon certains témoignages, il refusait de se soigner, se sentant responsable, alors même que son état s’était amélioré quelques jours après la catastrophe. Jean Réville, l’auteur de la notice nécrologique de l’Annuaire de l’EHE, précise qu’il ne s’était pas relevé de la détresse morale et physique causée par cette nuit tragique. Léon Marillier est donc mort du syndrome du survivant, mais aussi bien de la perte de l’amour de sa vie. Il repose dans le cimetière de la cathédrale de Tréguier, à quelques pas de la maison natale de Renan, aux côtés de Jeanne Marillier née Le Braz, dans un tombeau portant un médaillon commémoratif rappelant la catastrophe.

    Répondre


Laisser un commentaire