quelques pages d'histoire(s) de Plougrescant

-Les bernicles de Plougrescant

 

Les bernicles de Plougrescant*

berniques

 Naguère, si on voulait se faire une idée de l’âge du coquillage, il n’était que de descendre la côte, du bourg de Plougrescant à Pors-Hir. On sait que, sur tout le littoral,de la péninsule ibérique aux fjords se Scandinavie, les anthropologues ont suivi les traces d’un homme qui se nourrissait exclusivement de coquillages. Du moins, le présume-t-on à la quantité invraisemblable d’écailles entreposées par ses soins au troisième ou quatrième étage de notre sous-sol. A Plougrescant, dans un tohu-bohu de rochers, qui en imposa tant à l’imagination populaire qu’elle en fit le vestibule de l’Enfer, on se pouvait croire reporté à cette ère conchyliophage. Contre tous les muretins de pierres sèches qui enferment les champs, contre tous les enclos qui précèdent les maisonnettes adossées au roc s’élevaient d’énormes tas de bernicles, la patelle à la coquille conique, et que les gens des pleines terres ont rebaptisée « oeil-de-boeuf ». Les populations maritimes la dédaignent, ordinairement : fallait-il croire qu’à Plougrescant on faisait un régal traditionnel de ce mollusque dur et fade comme du caoutchouc ? Non. Il servait à la nourriture des porcs et des volailles, et, à pleines brouettées, on déversait les coquilles, du même gris que la pierre du pays sur tous les terrains vagues.

Cette semaine, je me suis trouvé a repasser par Plougrescant. On profitait de la douceur de ces jours d’avant-printemps pour planter les pommes de terre, aux germes mauves comme le ciel. Rien n’avait changé dans ce paysage encombré de rochers ruiniformes ; simplement, on ne voyait plus de tas de bernicles contre les murs, ni sur les aires pierreuses ou foisonne la guimauve.

Des charrettes, chargées de goémon, remontaient de la plage laissant traîner dans la poussière des franges somptueuses et humides, et, l’heure du déjeuner approchant, je me souvins, dans le violent parfum dont les charrois m’enveloppaient, des ces lieus qu’un soir de 1938 j’avais mangés à Plougrescant. On eût dit mâcher à même une touffe de fucus.

Quelques instant après, j’en parlai a l’amène aubergiste, avec la même mélancolie que d’un bonheur révolu. Et elle me répondit :

-Ah ! Mon pauvre monsieur, nous ne voyons plus jamais de poisson…

-Les pécheurs sortent, pourtant ?

-Non… Bien rarement… Ils ne vont plus cueillir que des bernicles… Ils se sont entendus avec un mareyeur des environs, qui prend toutes les bernicles, pour les donner à manger aux gens de la ville… Nous, nous n’avons pas encore commencé !

Et voilà pourquoi Plougrescant ne ressemble plus à une station de l’âge du coquillage, et pourquoi, à raison de huit francs le litre, nous nous régalons d’une nourriture qu’on jugeait bonne, naguère, pour les cochons…

F. Le R.              * article de « l’Ouest-Eclair » du 19 mars 1942

26 novembre, 2017 à 10:39


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